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"La perte d'un emploi renvoie à une mort symbolique" Par Alexia Eychenne publié le 13/01/2015 à 16:42, mis à jour à 16:47 Dans Le traumatisme du chômage, le psychiatre Michel Debout alerte sur les risques pour la santé des cinq millions de Français privés d'emploi. Et dénonce le désintérêt des pouvoirs publics comme celui des entreprises. Entretien.

Que sait-on du "traumatisme" que représente le chômage?

La perte d'un emploi est un traumatisme au sens psychologique du terme. Il peut déboucher sur un état de stress post-traumatique tel qu'on l'observe après un accident ou une agression. C'est le cas du licenciement pour le salarié, mais aussi du dépôt de bilan de l'artisan ou du commerçant, de la fermeture d'une exploitation agricole, etc.

Après la crise de 1929, on avait observé une hausse "considérable" - l'adjectif utilisé à l'époque - des suicides. Quand notre pays est entré dans la crise en 2008, les économistes soulignaient que sa portée était équivalente. En tant que médecin, j'avais essayé d'alerter l'opinion et les pouvoirs publics. Mon inquiétude était que la crise devienne aussi humaine et sanitaire, que des gens souffrent dans leur santé, parfois jusqu'à la mort par suicide. Mais nous n'avions aucun chiffre pour observer les événements en train de se dérouler. L'Observatoire national du suicide n'a été créé que fin 2013.

Vous écrivez que la santé des salariés est menacée dès que l'entreprise commence à aller mal. Comment cela se manifeste-t-il?

L'annonce d'un plan social n'arrive jamais du jour au lendemain, les salariés se rendent compte que leur employeur rencontre des difficultés: le carnet de commandes est moins fourni, la direction change... Pendant cette phase des "rumeurs", chaque employé sent peser sur lui une menace. Quand on imagine que l'entreprise va supprimer, disons, un poste sur cinq, et que l'on se retrouve à dix le matin à l'atelier, on se demande qui sera touché. Les salariés ne peuvent pas ne pas espérer que ça ne soit pas eux, mais ils n'ont pas non plus envie que ça tombe sur des collègues.

On souhaite une chose et son contraire, les émotions sont contrariées, il n'y a pas de bonne solution. Les personnes commencent alors à être envahies par l'anxiété et peuvent développer des troubles relationnels, des réactions psychosomatiques, comme l'hypertension, voire les accidents cardiaques.

En tant que médecin et citoyen, je trouve scandaleux de voir encore des employeurs, y compris les grands groupes, jouer avec les nerfs des salariés en annonçant des suppressions de postes avec une grande légèreté, sans même préciser les sites concernés. Comme si l'on parlait d'un bilan financier, sans conséquence sur les humains et leur santé.

Que se passe-t-il ensuite de si destructeur dans la perte d'un emploi?

Lors des licenciements collectifs, les salariés peuvent traverser une phase de mobilisation solidaire, avec le soutien de l'extérieur, des médias, etc. Elle est importante, car les salariés sont reconnus comme des humains face à la machine économique.

Mais quand le couperet tombe, c'est le retour au réel. Un sentiment diffus de vide s'installe, qui renvoie à l'image de la mort symbolique. De l'anxiété peut là aussi apparaître, des troubles de l'appétit, du sommeil, une irritabilité, etc. Quand le chômage dure, des problèmes matériels s'ajoutent, comme le surendettement.

L'équilibre de la famille, qui joue un rôle protecteur, peut être menacé. Nombre de couples se séparent. Les enfants ne comprennent pas toujours la situation et peuvent avoir malgré eux des attitudes blessantes, qui poussent certains chômeurs à cacher ce qui leur arrive. Ces derniers se retirent alors de leurs relations aux autres.

C'est ce que j'appelle le signe "de la robe de chambre".

On ne s'habille plus pour sortir, comme si le temps ne s'inscrivait plus dans un cycle quotidien. Le risque, c'est que demain soit pour ces personnes le même jour qu'aujourd'hui, en pire. Le risque suicidaire peut alors devenir majeur.

Vous évoquez les personnes qui perdent brutalement un emploi stable, mais beaucoup de chômeurs se retrouvent aussi au chômage à la suite d'une succession de contrats précaires. Le traumatisme est-il le même?

Quand la perte d'emploi se répète, le traumatisme aussi.

La personne qui le vit est envahie par un sentiment de dévalorisation, l'impression de ne pas valoir grand-chose, et s'installe dans une forme de résignation. Ne plus pouvoir imaginer le lendemain ou s'inscrire dans quelque chose de pérenne, c'est très destructeur. Or tous ces effets négatifs sur la santé font que l'on aura moins de capacité à retrouver du travail, car la perte de confiance en soi rend plus difficile l'embauche. Il faut aussi se préoccuper de la santé des chômeurs pour lutter contre le chômage.

Quelle forme pourrait prendre une "médecine préventive des chômeurs" que vous appelez de vos voeux?

Il ne s'agit pas de stigmatiser encore plus les chômeurs, mais de dire qu'ils ont besoin d'une médecine préventive au même titre que les salariés avec la médecine du travail, les enfants avec la PMI, etc. Paradoxalement, ils sortent du champ de la médecine du travail au moment où ils sont le plus à risque! Lors de la perte d'un emploi, un médecin devrait faire le point sur la santé physique et psychologique de la personne, poser la question d'éventuelles addictions, et proposer des conseils ou un traitement. Cela pourrait être fait par la médecine du travail - même s'il faut veiller à ce que revenir dans l'entreprise ne rouvre pas des blessures - ou par le médecin traitant. C'est aux acteurs sociaux, aux syndicats et aux pouvoirs publics d'y réfléchir.

Comment expliquer, comme vous l'écrivez, que "la santé des chômeurs semble n'intéresser personne"?

D'abord parce que l'on considère toujours le chômage comme une période entre deux emplois. Dans cette logique, il suffit donc d'attendre qu'elle passe, il n'y a rien à en dire. Ensuite, parce que les chômeurs consacrent, eux, toute leur énergie à retrouver un emploi. Ils ont donc du mal à se représenter en tant que chômeurs et il y a peu de revendications de leur part, alors qu'ils sont cinq millions, ce qui est considérable. Ils ont tout à fait raison de procéder ainsi, mais ce manque de visibilité empêche de poser la question du chômage en termes sociaux, sanitaires ou encore financiers.

Michel Debout est psychiatre, professeur émérite de médecine légale et droit de la santé au CHU de Saint-Etienne. Il publie Le traumatisme du chômage (Editions de l'atelier, sortie le 15 janvier 2014).

Tag(s) : #MORT SYMBOLIQUE

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