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Quels types d'emplois? De l'auto-entrepreneuriat, du chacun pour soi?
"Le statut d'intermittent du spectacle va devenir la norme. Pour éviter que cela soit la jungle, il faudra une bonne régulation fondée sur une bonne éthique. Dans moins d'un siècle, le salariat ne sera plus la forme dominante de l'emploi. Nous serons tous employeurs de nous-même. Tous en situation de choisir notre vie si le droit nous protège, ou de redevenir esclaves précaires si le non-droit reste la règle"
Jacques Attali

LINKCNIOR

Pour Bruno Teboul, directeur de l’innovation, de la recherche et dudéveloppement du cabinet de conseil en nouvelles technologies Keyrus et auteur de « Ubérisation = économie déchirée ? », l'invasion des Airbnb, Uber... et autres trublions de la nouvelle économie numérique n'aboutira qu'à détruire plus de valeur qu'elle n'en créera. Cet enseignant-chercheur à l’Université Paris-Dauphine redoute l'avènement d'une société totalement précarisée.
Capital.fr : Maurice Lévy, patron de Publicis a été le premier a parlé de phénomène d’"ubérisation" de l’économie. Aujourd’hui l’expression est largement galvaudée. De quoi parle-t-on au juste ?

Bruno Teboul :
Ce phénomène renvoie à l’irruption violente de nouveaux acteurs du numérique qui chamboulent tour à tour les schémas de l’économie traditionnelle en se posant comme de nouveaux intermédiaires entre les consommateurs et les prestations de services. Uber invente les taxis sans taxis, Airbnb popularise l’hôtellerie sans hôtels, LeBonCoin vend tout et n’importe quoi mais ne possède rien… Ces trublions mettent à mal les circuits de classiques avec toujours la même promesse : proposer des services collant davantage aux besoins des consommateurs et moins chers. Ce mouvement de fond qui a commencé au début des années 2000, se répand aujourd’hui à tous les secteurs : dans la musique avec les sites de streaming comme Deezer ou Spotify, dans la finance, avec un service comme Lending Club, dans l’éducation avec les Moocs, et même dans le notariat en France avec des petits acteurs comme Testamento… Et encore, nous n’en sommes qu’à la première vague du tsunami numérique qui va déchirer l’économie.
Capital.fr :
Faut-il vraiment s’inquiéter de la place que prennent ces nouveaux barbares du numérique dans notre économie ?
Bruno Teboul : Jusqu’ici la théorie de la « destruction créatrice » initiée par l’économiste Joseph Schumpeter ne s’était jamais démentie : les cycles d’innovation ont toujours permis de créer à nouveau des emplois après en avoir détruit. Mais avec la déferlante de l’ubérisation la donne va changer : ces nouvelles plateformes du capitalisme aboutiront à détruire plus de valeur et d’emplois qu’elles n’en créeront…
Capital.fr : C’est-à-dire…

Bruno Teboul : La généralisation de ces plateformes low-cost et tout ce qui va s’en suivre, comprenez l’algorithmisation de l’économie, la robotisation, le développement de l’intelligence artificielle forte vont rebattre toutes les cartes. Plusieurs études (cabinet Nesta pour le marché UK, Roland Berger pour la France) ont déjà pointé que près de 45 % des jobs seront automatisés dans à peine 10 ans. Les emplois recherchés seront hyperqualifiés, hyperpécisalisés (multi-diplômés avec des hautes expertises techniques). Bref, nous allons assister à l’émergence d’un nouvel « élitariat », qui aura pour pendant direct une paupérisation des travailleurs qualifiés ou sous-qualifiés. Une récente enquête du cabinet Roland Berger estimait que trois millions d’emplois pourraient ainsi disparaître en France d’ici 2025.
Capital.fr : Il n’empêche, ces nouvelles plateformes collaboratives permettent aussi à tout un chacun de devenir acteur de l’économie, en s’affranchissant du modèle traditionnel du salariat. Le rêve de Marx…

Bruno Teboul : Ne nous voilons pas la face. Derrière cette belle promesse d’économie du partage, ces plateformes sont les fers de lance d’un capitalisme qui n’a rien de solidaire, d’équitable et qui cache une réalité bien moins reluisante : celle de la « freelancisation » et de l’intermittence généralisée. Ce qu’on appelle à tort, l’économie collaborative ne consiste en réalité qu’à mettre au travail des gens sans forcément les rémunérer à la juste valeur des services qu’ils rendent. Prenons l’exemple de la plateforme Amazon Mechanical Turk qui propose la mise en relation mondialisée d’une main d’œuvre de webdesigners, de traducteurs, de téléconseillers qui se vendent pour 1 dollar de l’heure la prestation. Et si les chauffeurs d’Uber disent aujourd’hui gagner entre 2.500 et 5.000 euros par mois en moyenne, ceux-ci sont aussi condamnés à être précarisé dans un statut d’auto-entrepreneur.
Capital.fr : Ces nouveaux modèles économiques, qui placent l’utilisateur au centre de leur stratégie, sont aussi en mesure de redonner du pouvoir d’achat, de relancer la consommation…

Bruno Teboul : Il est indéniable que les acteurs de l’ubérisation, en remettant en cause les modèles traditionnels, ont permis de rendre certains services plus accessibles. Mais là encore, il ne faut se laissés aveugler : il peut y avoir un écart important entre la perception que le consommateur a de ces nouveaux services, parce que magnifiquement mis en scène, puissamment marketés…, et la réalité même de ces mêmes services. Prenons le cas d’Uber : outre l’absence de frais d’approche, il n’est pas certain que les tarifs pratiqués par cette société de VTC soient toujours plus compétitifs que ceux des taxis. Sans compter qu’ils sont loin d’être partout disponibles à tout moment.
Capital.fr : A vous entendre, l’avenir que nous réserve la numérisation de l’économie est donc forcément noir.
S’il est inutile d’essayer d’aller contre des évolutions inéluctables de la société, comment les canaliser, les réguler ?

Bruno Teboul : L’alerte est donnée. Les acteurs de l’économie traditionnelle, qui à l’image de Kodak n’ont pas su ou pas voulu affronter les évolutions de leurs secteurs d’activité, vont devoir retenir les leçons de cette première vague de numérisation : apprendre à s’adapter très vite, améliorer la qualité de leur service, travailler à la perception que peuvent avoir les consommateurs de ces services. Ce ne sera pas évident tant les entreprises semblent dépassées par la digitalisation qui avance à marche forcée. Nos institutions publiques ont aussi une lourde responsabilité pour adapter notre économie et notre société à ces bouleversements : en révisant le code du travail pour protéger les nouveaux acteurs de l’économie dite collaborative, en faisant en sorte que ces nouveaux business ne soient pas constamment en porte-à-faux avec la loi comme ce fut le cas avec Uber Pop ou même d’Arbnb… Enfin, ces nouvelles entités numériques, dont beaucoup pourraient aussi devenir (ou sont déjà) des quasi-monopoles sur leurs secteurs, devront être amenées à repartager ce qui constitue finalement leur vrai capital : la Data et les algorithmes. Il est indispensable que des géants comme Google, Facebook et autres, soient contraints de rémunérer chacun d’entre nous en échange des informations qu’ils ont récoltées et archivées sur nos propres vies.
Propos recueillis par Guillaume Chazouillères
© Capital.fr
Tag(s) : #UBERISATION

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