Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L'emploi, une espèce en voie d'extinction

47 % des emplois risquent de disparaître sous l'effet de la robolution. Il est temps d'accentuer notre réflexion sur le modèle économique du monde de demain.

Par Bertrand Chokrane

Depuis la première révolution industrielle, différents modèles économiques de développement ont été conçus. D'une crise à l'autre, le scénario se répète. Le médecin croit trouver un remède à la maladie, puis, lorsque le malade tombe à nouveau au plus mal, il s'aperçoit qu'il ne s'agissait que d'un palliatif.

Les Trente Glorieuses, notre âge d'or à nous, sont encore présentes dans tous les esprits. Pourtant, avons-nous bien compris ce qu'il s'est vraiment produit au cours de cette période ? La consommation de masse était considérée comme le paradigme optimal du développement économique. Mais c'était une illusion. Le modèle de la consommation de masse, des prix bas accessibles à pratiquement toutes les couches de la population, n'est pas une logique de développement mais un paradigme qui conduit à l'appauvrissement généralisé de la population. Pourquoi ?

Une surcapacité de production permanente

Reprenons le cours des événements économiques du XXe siècle. Il faut bien comprendre que nous sommes dans un continuum depuis la crise de 1929. Les solutions qui ont été trouvées successivement n'ont été que des solutions provisoires. Le New Deal (la politique des grands travaux menée par Franklin Roosevelt) n'était qu'un traitement social du chômage, pas une relance véritable de l'économie. Ensuite, le plan Marshall a permis de transformer une économie de guerre en une économie de consommation au moyen de la dette. C'est alors qu'est apparu le modèle de la démocratisation de la consommation. À l'inverse du Fordisme (qui consiste à augmenter les salaires pour que les ouvriers puissent s'offrir une Ford T), on obtenait des prix bas, via une production de masse et des économies d'échelle. Les entreprises compensaient leurs marges unitaires réduites par des ventes en grande quantité.

On a pensé que ce modèle économique de la consommation de masse aboutissait à l'enrichissement collectif de la population, mais c'est le contraire qui s'est produit. Pourquoi ? Parce que le problème de la surcapacité de production n'est pas résolu. Lorsque de nouvelles entreprises arrivent sur le marché, chacun des concurrents, pour conserver des prix bas et sa compétitivité, pousse cette logique à son paroxysme et on aboutit aux délocalisations ou à la walmartisation de l'économie, c'est-à-dire à une baisse des salaires. Et c'est une spirale infernale déflationniste puisque les consommateurs, voyant leur pouvoir d'achat limité, cherchent des prix de plus en plus bas.

Cette dynamique infernale était masquée par la forte croissance des années 1960, liée à la reconstruction de l'après-guerre, mais elle était déjà ancrée, même si ses effets étaient encore peu visibles. Pendant les années 1970, un grand nombre de personnes issues du baby-boom arrivaient sur le marché du travail alors que le progrès technique permettait aux entreprises de s'informatiser, ce qui diminuait leurs besoins en main-d'œuvre. Certes, ces progrès technologiques créaient de nouveaux emplois, mais le nombre des emplois offerts par les entreprises est resté inférieur aux besoins de la population active, et le chômage de masse faisait son apparition.

La nouvelle lubie de l'économie collaborative

Le seul moyen qu'on a trouvé pour inciter les personnes touchant de faibles revenus à consommer, c'est le crédit. Mais accorder des prêts à des personnes non solvables constitue pour l'industrie financière une bombe qui a explosé en 2007 (crise des subprimes). Pour créer ce qu'on appelle l'effet de richesse (cela consiste à donner l'impression aux possesseurs d'actifs qu'ils sont riches, ce qui les pousse à consommer), on fait monter les marchés, qu'il s'agisse des actions, des obligations ou de tout autre actif, créant ainsi des bulles spéculatives prêtes à exploser de nouveau. Voilà où nous en sommes.

Face à cette situation, de nouvelles pistes sont explorées, par exemple l'économie collaborative... Cette "ubérisation" de l'économie, le paradigme du CtoC (Consumer to Consumer), n'enrichit que les opérateurs. Il s'agit en fait d'une destruction de valeur, c'est-à-dire que l'on remplace des revenus par d'autres revenus de moindre valeur. C'est un nivellement par le bas. Par exemple, Amazon envisage de faire livrer ses produits par des particuliers, via une application "On my way". Si cette plateforme est mise en œuvre, les sociétés telles que DHL ou Fedex seront mises en difficulté et ne pourront plus offrir de véritables emplois de chauffeurs-livreurs à un grand nombre de personnes.

C'est donc bien une destruction d'emplois et donc de richesse à laquelle nous assistons. Même si les particuliers payaient des cotisations sur les (faibles) revenus engrangés, la substitution est perdante. Par ailleurs, l'ubérisation ne constitue pas en elle-même un progrès technique. Ce ne sont que des plateformes de mise en relation des particuliers entre eux via Internet.

Les médecins de Molière au chevet du malade...

Tels les médecins de Molière, nombreux sont ceux qui se sont penchés sur la question économique. Mais les débats vont bon train alors que le malade s'affaiblit de jour en jour. N'oublions pas que même si la misère a reculé dans le monde, la croissance de l'économie mondiale diminue d'un point tous les dix ans.

Le chômage de masse et le sous-emploi demeurent des problèmes qui sont, jusqu'à présent, sans solution pérenne. En effet, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne, les dispositions telles que les minijobs, les contrats zéro heure ne servent qu'à afficher des statistiques avantageuses du chômage et ne font que remplacer des chômeurs pauvres par des travailleurs pauvres. Différentes options font l'objet de discussions enflammées. On fustige les dettes souveraines qui pèsent sur l'économie. Certains proposent un défaut pur et simple. Même si la dette était supprimée, le problème ne serait pas résolu, puisque la création de richesse tend à diminuer, alors que la population augmente. Si bien qu'au bout d'un certain temps, les États ou les ménages seront de nouveau obligés de s'endetter, à moins d'un changement profond dans les comportements, ce qui prendrait du temps de toute façon.

La robolution, un mirage ou un miracle ?

Alors que le problème du chômage de masse n'est toujours pas résolu, le continuum demeure et une autre révolution apparait, la robolution, que l'on ne doit pas confondre avec la robotisation, processus déjà entamé depuis les années 1980 et qui n'est que le prolongement de la mécanisation de la production, apparue dès le XIXe siècle. La robolution, c'est autre chose. Il s'agit du remplacement complet de l'homme par des robots dans le processus de fabrication. C'est-à-dire que des robots vont être capables de programmer d'autres robots chargés de fabriquer les robots qui fabriqueront des produits ou rendront des services.

Cette révolution arrivera moins vite qu'annoncé. Certes, il existe déjà des robots capables d'apprendre à effectuer des tâches sans qu'un programmateur n'intervienne. Mais la généralisation de ce modèle économique prendra plusieurs décennies. Entre la découverte par des scientifiques d'un virus (celui de la poliomyélite, par exemple) dans un laboratoire de recherche et l'éradication de la maladie, il aura fallu au moins un siècle. Pour la robolution, il faut des investissements très importants et une vaste coopération entre les cerveaux du monde entier. Or, ces conditions sont loin d'être réunies à l'heure actuelle.

On sait désormais que ce n'est pas seulement les ouvriers qui vont perdre leur travail mais aussi les cadres supérieurs, le personnel qualifié exerçant des tâches dites intellectuelles. L'économie dite du savoir est aussi remise en question puisque aucun être humain ne peut rivaliser avec l'intelligence artificielle des robots. La question qui se pose désormais est : de quelle manière la population va-t-elle gagner de quoi acheter ce qui sera produit par les robots ? Si dans 40 ans, le travail a disparu, que va devenir la population ?

Le retard de la science économique

La science économique peine considérablement à analyser le présent. Un retard énorme s'est accumulé pour comprendre l'inefficacité actuelle du système dans son ensemble. Nous assistons à un ralentissement généralisé de l'économie qui va nous mener vers une régression de la condition humaine. L'espérance de vie en bonne santé baisse en France et ailleurs et on déplore la recrudescence de la misère, la réapparition de certaines maladies, etc.

La perte de solvabilité progressive des acteurs économiques est restée dans un angle mort de la pensée économique. Personne n'y a pensé. Il y a quarante ans, il aurait fallu se pencher sur la question, mais il n'est pas trop tard !

La science économique du futur devra réfléchir le réel de façon globale

La science économique devrait d'ores et déjà anticiper les problèmes du futur. La croyance en la théorie schumpetérienne ne doit plus nous empêcher de nous poser les vraies questions. Nous sommes face à un problème que seuls les auteurs de science-fiction ont abordé. Nous avons devant nous quelques décennies pour anticiper et élaborer des modèles économiques viables du monde de demain.

Certes, différentes pistes sont évoquées çà et là. L'économie du temps libre, le revenu universel ou l'idée de redistribution de la valeur produite posent les jalons d'une réflexion débutante, mais il faut un modèle rigoureux et cohérent dans son ensemble. Pour l'instant, il n'existe aucune théorie économique suffisamment élaborée qui réponde à ces questions.

Il est temps de lancer une vaste réflexion sur l'avenir de l'homme dans l'économie robotisée et sur la notion de création de richesse sans travail. Nous savons désormais que la notion de destruction créatrice de valeur est un mythe. Nous avons devant nous quarante ans pour réinventer un modèle économique viable et pérenne. Voilà un défi philosophique d'importance pour les économistes.

Partager cet article

Repost 0